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Tu es là toi aussi

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Immobile, nez collé à la vitre derrière laquelle le ciel tire de grands rideaux de pluie sur l’horizon, je rêve. Tu es là toi aussi. L’orchestre au dehors gronde, les timbales des nues tonnent, les archets de la pluie déversent leurs doubles croches, les cuivres d’Éole font tinter leurs rondes. Dans ta poitrine de jeune fille, un chœur entonne des contre-chants harmoniques par vagues successives. Ça fait comme des violons qui grimpent le long des murs, à cheval sur des portées de Vivaldi. La mélancolie pleure sur le verre froid. Le tambourinement des gouttes sur le décor te met en transe, ton corps s’évanouit, tu n’es plus que ce qui écoute la nature doucher la ville. Cette hypnose est percée par un adagio de pas qui monte depuis l’escalier, à moins que ce ne soient les battements de ton cœur dans ton oreille ? Tu sens comme une présence invisible et bienveillante qui vient défier la solitude éternelle qui te garde des désirs du bonheur et de la temporalité des regrets. Le ciel craque le long d’une fissure de lumière. Au fond de toi, en silence, monte à ta conscience cette part insubmersible, indifférente à la pluie, celle qui sait que la vie court de la même façon sous les rayons du soleil et sous les averses. Une ogive de buée s’est formée sur la vitre, sous ton nez. Tu sens le froid contre ton front.

-Oh non mes carreaux tout propres, tu as fait des traces, allez va dans ta chambre plutôt que rester dans la cuisine à rêvasser.

Tu regardes ta mère comme s’il s’agissait d’une créature inconnue, venue d’une planète éloignée. Impossible d’entrer en contact. Entre vous, un vide froid s’est constitué. Une distance faite de bonnes manières, de choses à faire, de devoirs à accomplir, d’amour à mériter, de carreaux à nettoyer. Tu es maintenant sur une orbite lointaine, maintenu en équilibre par la force de gravitation de ton besoin d’amour et la force centrifuge des injonctions maternelles. Sans un mot, tu descends du tabouret et quittes les lieux. Dans ton dos, l’alien frotte la vitre avec son torchon en maugréant dans un dialecte inconnu qui se confond avec le ronronnement du frigo. Ton petit corps dérive en apesanteur. Tu survoles le couloir, tu t’agrippes d’une main au chambranle de la porte de ta chambre. Tu effectues un arc de cercle pour changer de cap et rejoins la capsule de survie qu’est ton lit. Celui que tu attends maintenant, c’est ton père. Astronaute comme toi, plus souvent dans les étoiles que les pieds sur terre. Avec ce temps de chien, penses-tu, il doit sûrement voler au-dessus de la ville, accroché à son large parapluie. Par sûr qu’il arrive à temps pour le dîner si les vents l’emportent trop loin. Ta maman va encore rouspéter parce qu’il sera en retard et parce qu’il mettra de l’eau partout. Tu frisonnes, tu mesures la distance qui sépare ta crainte des préoccupations de ta maman. Tu fermes les yeux, tu envoies un vœu à l’invisible pour qu’il veille sur lui. La porte de l’appartement claque, vœu exaucé, il est rentré. Tu t’élances, te propulses d’un saut jusqu’à son sourire qui t’accueille de tout ses bras. Vous plongez dans une nébuleuse de joie scintillante.

-Tu mets de l’eau partout avec ton parapluie. Tu peux pas le laisser sur le palier ! Je vais pas passer tout mon temps à nettoyer !

Vous échangez un regard complice plein d’amour. Il abandonne son pépin derrière la porte, jette son manteau sur la patère et se laisse entraîner par le grand amour de sa vie, du haut de ses six ans, qui le tracte vers sa chambre. Tu veux lui raconter ta journée sans être dérangée par ta maman. Ensuite tu vas vouloir que vous jouiez avec tes Lego. Il adore jouer avec toi. C’est comme redevenir enfant, tout en prenant soin de toi, comme un grand frère bienveillant. C’est aussi te faire ce don précieux qui a tant manqué à beaucoup d’autres : du temps d’amour. Tu lui tends les bras pour un câlin. Vous fermez les yeux pour goûter toute l’intensité de l’amour, la douceur de ta joue contre la sienne, la chaleur de tes bras autour de son cou, l’odeur de tes cheveux. L’éternité s’invite. Tu sens de la chaleur sur ton visage, une clarté orangée tire un fil doré à la jonction de tes paupières baissées.

J’ouvre les yeux, ce n’était qu’un rêve dont le souvenir divin s’estompe petit à petit. Cette bulle du passé a éclaté, en éclaboussant ma journée de ses doux souvenirs et de regrets aussi. Les regrets de voir comment le temps a changé ce rire en silence, comment la poésie de la vie d’alors est restée sur le quai de l’enfance, comment je t’ai perdue dans l’âge adulte. Merci mon rêve pour ces paillettes dorées, d’habitude je n’ai que le manteau de l’absence qui râpe aux entournures. La grande absence, celle qui a fait taire les rires que la vie inspirait, celle qui fait perdre le goût de la fantaisie, qui cache les couleurs de l’arc en ciel.